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Un certain regard

Architecture : de la joie plein les murs

Des parois, un toit, des fenêtres, des fondations, des fluides, des réseaux… sur le papier, l’architecture réside dans l’assemblage harmonieux d’éléments techniques. Mais c’est surtout un art du sensible qui peut contribuer activement au bien-être des hommes.

1er siècle avant notre ère : le romain Vitruve rédige le seul traité d’architecture antique connu à ce jour. Dans ce texte fondateur, il résume en trois mots les principes fondamentaux de son art : utilité, solidité, beauté. Mille cinq cents ans plus tard, un de ses héritiers, l’Italien Leone Battista Alberti, s’empare de ce credo pour lui donner une tonalité plus humaniste : la solidité laisse la place au confort et la beauté cède le pas au plaisir. Les bases d’une architecture tournée vers l’homme étaient là… Mais qui en profitait ? À cette époque, presque personne, si l’on excepte la noblesse et les strates supérieures du clergé. Les autres devaient se contenter d’un abri – à la fois lieu de vie et de travail – souvent aussi exigu qu’insalubre. Il faudra attendre le XVIIIe siècle et la généralisation de la philosophie des Lumières pour que les choses évoluent. C’est d’abord Claude-Nicolas Ledoux qui entre en scène, à Arc-et-Senans, dans le Doubs. Deux cent quarante ans après sa construction, sa saline royale demeure un manifeste utopiste sans égal, pour l’époque, avec ses logements ouvriers propres, lumineux et décents. Un premier pas, qui sera suivi d’autres mais plusieurs décennies plus tard, quand la révolution industrielle sera passée par là, entraînant la multiplication des cités ouvrières, conçues pour accueillir les employés dans une approche mi-hygiéniste, mi-paternaliste.

 

Une architecture à hauteur d’homme

Au début du XXe siècle, les concepts d’habitation à bon marché (HBM) et de droit au logement voient le jour. Mais au cœur des villes, les choses s’améliorent lentement : en France, en 1926, un tiers de la population des cités de plus de cinquante mille habitants vit dans un espace surpeuplé et privé du confort de base. De manière un peu paradoxale, c’est la crise des années 30, et surtout la Seconde Guerre mondiale, qui vont donner l’impulsion décisive. À la fin du conflit, une bonne partie de la France est à reconstruire. L’État n’a alors d’autre choix que de s’emparer du sujet : c’est le boom du logement social. Conçus pour être le moins cher possible, ces appartements sont néanmoins pensés pour répondre au plus juste aux besoins des occupants. La notion de bien-être fait son apparition dans le cahier des charges des architectes. Merveilles de rationalisme, la Cité Radieuse, à Marseille, et la Maison Radieuse de Rézé (44), créées par Le Corbusier, incarnent encore parfaitement, plus de soixante ans après leur inauguration, ce virage vers une architecture à hauteur d’homme. Et leur ambition ne déparerait pas dans les appels d’offres architecturaux d’aujourd’hui : on y trouve des espaces resserrés pour que la vie sociale y soit intéressante, des lieux partagés, des services, des rues intérieures, des écoles, un gymnase… Bref, de petits villages verticaux bouillonnants de vie ! À l’heure actuelle, que reste-t-il de cet esprit de la reconstruction ? « Autant voir les choses en face, devant l’urgence de doter la France d’un parc de logements à bas coût, la notion de bien vivre n’a pas toujours eu droit de cité au cours des décennies 1960 à 1990, affirme Nicola Delon, cofondateur du collectif Encore Heureux Architectes. Mais depuis quelques années, elle fait son grand retour dans les programmes de logements, dans les grands équipements comme dans les plans des urbanistes. »

 

Une approche où la fonction et le sensible ne font qu’un

Chez Encore Heureux, cela fait dix-sept ans que l’on cultive le sens du plaisir à des échelles très variables. Inspiré par l’écosophie du philosophe Félix Guattari, le collectif prône une approche où la fonction et le sensible ne font qu’un, où l’enracinement historique et la convivialité contemporaine vont de pair avec une approche environnementale rigoureuse. Dans leur portfolio, on trouve des lieux naturellement tournés vers la joie, comme des cinémas, des équipements culturels et même une aire de jeux à Marseille, tous conçus avec une même attention au détail. On y découvre aussi des logements et des bâtiments tertiaires qui portent la même envie de proposer une expérience enrichissante à leurs occupants. C’est tout le propos de la réhabilitation du bâtiment qui héberge aujourd’hui le centre d’innovation du fabricant de pneus Hutchinson. « Ce projet avait une particularité de taille : l’immeuble à rénover était signé Gustave Eiffel ! Ce n’est pas facile, de passer derrière un tel nom, reconnaît Nicola Delon, mais nous avons voulu concilier cet héritage prestigieux et les attentes d’aujourd’hui avec de vastes volumes ouverts et modulables et un grand escalier central qui fait office d’amphithéâtre, équipé d’un… toboggan. »

 

Un état intime et collectif

« L’être bien » est aussi au cœur du travail de l’agence fondée en 2012 par l’architecte Jean-Marie Duthilleul. Pour ce dernier, la joie est un état à la fois simple et complexe qui naît de la rencontre entre l’individu et ce qui l’entoure, qu’il s’agisse d’autres individus, d’un paysage ou d’un espace circonscrit. « La conception d’un lieu qui inspire la joie se joue avec tous les claviers dont dispose l’architecture : les formes, les rythmes, les matériaux, les échelles et, bien sûr, la lumière, affirme-t-il. C’est aussi articuler l’intime et le collectif de manière harmonieuse. » À cet égard, les gares et les lieux de culte – les deux spécialités de l’agence Duthilleul – fournissent des terrains d’expérimentation fertiles. « Pour la gare de Belfort, par exemple, nous avons conçu un grand belvédère apaisant où les voyageurs peuvent tranquillement contempler le paysage. Et lorsque nous avons imaginé l’église Saint-François de Molitor, à Paris, nous avons souhaité matérialiser la communion. La contemplation et la communion ne sont pas des usages habituels de l’architecture contemporaine, mais quand on arrive à les retranscrire, les lieux prennent une dimension nouvelle. »

 

Des villes où il fait bon vivre

Enrichir la relation entre l’homme et son environnement est déjà complexe lorsque l’on conçoit un bâtiment, mais que se passe-t-il quand on travaille à l’échelle de la ville ? « Les paramètres sont encore plus nombreux qu’en architecture, souligne Laetitia Lafont, architecte urbaniste qui développe de grands projets urbains à Metz (57) et à Savenay (44). On joue, bien sûr, sur les matériaux – de l’asphalte des routes au vert des parcs –, sur les pleins et sur les vides, sur la lumière, mais aussi sur les relations avec le tissu environnant, sur les différents usages de la ville, sur les liens sociaux et les circulations, qui sont deux éléments clés du pouls d’une ville. Un quartier joyeux, ce n’est pas forcément un quartier où tout est agréable à l’œil et tiré au cordeau, c’est surtout un endroit où les riverains peuvent s’approprier l’espace à leur guise et partager des temps de vie avec d’autres. »

 

La conception d’un lieu qui inspire la joie se joue avec les formes, les rythmes, les matériaux, les échelles et, bien sûr, la lumière.

 

Une citrouille, sur l’une des îles du plaisir

Situées à quelques encablures l’une de l’autre dans la mer intérieure de Seto, au Japon, les îles de Naoshima et Teshima sont entièrement dédiées à l’art contemporain. Imaginés par un homme d’affaires à la fin des années 1980, ces musées à ciel ouvert sont aussi des lieux de vie où les visiteurs peuvent communier avec la nature et renouer avec leur paix intérieure.

 

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Nicola Delon et Julien Choppin ont fondé Encore Heureux en 2004, un collectif d’architectes engagés qui conjuguent une grande sensibilité à toutes les facettes de l’écologie et une approche spontanée, volontiers ludique, orientée vers l’invention de nouveaux usages. Ci-dessus, l’un de leurs projets, le 507 Fab House, le centre d’innovation du fabricant de pneus Hutchinson.

www.encoreheureux.org

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