©Frank Ganter

Un certain regard

Émotions dans tous les sens

Nos émotions ont-elles un sens  ? Non, elles en ont cinq, qui se conjuguent en permanence pour nous aider à percevoir le monde qui nous entoure et enrichir notre univers intérieur. Vue, goût, toucher, ouïe, odorat… petit voyage sensible au cœur de notre système sensoriel.

Il n’a que quelques heures mais déjà ses cinq sens sont à l’œuvre  : sa main minuscule explore le corps immense qui le protège, son nez le guide vers la source nourricière, son oreille accueille la chanson douce que lui murmurent ses parents, son palais se réjouit au contact gras et sucré du lait, sa vue balbutiante lui offre un spectacle déjà merveilleux de couleurs mouvantes… Il ne le sait pas encore mais ses cinq sens seront pour lui les portes d’entrée des connaissances qu’il accumulera tout au long de sa vie, les rampes de lancement de ses souvenirs personnels et les vecteurs de ses émotions les plus intimes.

C’est parce que nous avons tous été ce bébé-là, qui découvre la magie du monde par le truchement de son corps, que nous avons voulu rendre hommage à nos cinq sens dans ce dossier en explorant une facette de chacun d’entre eux : plaisir esthétique, émotions archaïques, réactions chimiques…

 

La vue

Impressionnisme  : la beauté de l’instant

L’émotion – esthétique, religieuse, amoureuse ou érotique – a toujours été étroitement liée à la création artistique. Un tableau du Caravage ou de Rembrandt est empreint d’émotion et le spectacle des bisons de Lascaux l’est également. Car l’artiste use de sa science, de son talent et de son invention pour donner une forme visible à sa pensée et/ou son émotion. Sur ce plan, l’impressionnisme s’inscrit dans la continuité des autres courants artistiques. «  Mais ce qui change, c’est la source principale d’inspiration, indique Marina Ferretti, Directeur Scientifique du musée des Impressionnismes de Giverny. Pour les impressionnistes, ce n’est plus l’univers du passé, qui prévaut mais le spectacle de la vie moderne et celui de la nature. Les effets de la lumière, le jeu des reflets, le mouvement des nuages, de l’eau et du vent, celui de la foule des promeneurs ou encore de la danse… C’est la vie même, qui les intéresse.  »

 

Si ces tableaux continuent à nous toucher autant, c’est aussi parce qu’ils évoquent les facettes les plus heureuses d’un univers qui est resté le nôtre, celui du travail et des loisirs.

 

En cette fin du XIXe siècle, l’émotion passe par de nouveaux codes esthétiques : pour ne pas figer l’image d’un univers en mouvement, la couleur prime sur le dessin. Le geste de l’artiste s’affirme et la touche du pinceau reste apparente sur la toile. Les gammes chromatiques claires et vives contribuent à l’évocation du plein air. Le peintre privilégie également un effet de spontanéité dans ses choix de composition, préférant souvent l’asymétrie et l’oblique aux schémas de construction et aux proportions classiques.
«  Si certaines œuvres sont longuement reprises et méditées, notamment chez Degas ou le dernier Monet, l’artiste tient à préserver une allure de naturel, de fluidité et d’improvisation. Mais si ces tableaux continuent à nous toucher autant, c’est aussi parce qu’ils évoquent les facettes les plus heureuses d’un univers qui est resté le nôtre, celui du travail et des loisirs. Monet, Degas, Pissarro ou Cézanne nous épargnent leurs peines et leurs difficultés, pourtant réelles, et préfèrent attirer notre attention sur la beauté du quotidien  », ajoute Marina Ferretti en conclusion.

 

 

©Frank Ganter
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Le toucher

Petite histoire du baiser

Le 6 juillet, c’est la journée internationale du baiser, une belle reconnaissance pour un geste bien plus complexe qu’il n’en a l’air ! Imaginez un peu : 34 muscles mobilisés pour un french kiss, 50 millions de bactéries échangées (pour notre bien, la plupart du temps) et à peu près autant de significations possibles…

«  Sous ses dehors spontanés, le baiser est en fait un phénomène culturel, souligne ainsi David Le Breton, Anthropologue et Sociologue, Professeur à l’Université de Strasbourg. Et contrairement à ce que cette journée internationale peut laisser croire, il est loin d’être universel  ! Il suffit d’assister à la projection d’un film occidental en Inde  : au premier baiser langoureux, la salle éclate de rire car, pour eux, c’est totalement insensé  ! Et chez nous, les fougueux baisers à pleine bouche que s’échangeaient les dignitaires russes paraissaient pour le moins exotiques, alors qu’il s’agit uniquement d’un rituel de l’étiquette de bienvenue !  »

 

Sous ses dehors spontanés, le baiser est en fait un phénomène culturel.

 

De fait, seul le baiser que déposent les mères sur le corps de leur bébé semble être présent dans toutes les cultures du monde. Et il a une bonne raison d’exister  : c’est un excellent moyen de détecter la fièvre… et de favoriser la sécrétion de l’hormone de l’attachement  ! Quant au baiser des amoureux, il pourrait être une résurgence de l’époque préhistorique, où les mamans mâchouillaient les aliments avant de les glisser dans la bouche de leur progéniture…

Une nouvelle vision du romantisme  !

 

 

L’odorat

Les parfums en héritage…

Par Olivier Cresp, Maître-parfumeur chez Firmenich et créateur de la marque Akro

 

Comment est née votre vocation ?

J’ai été élevé à Grasse et mon père comme mon grand-père étaient négociants en matières premières pour les maisons de parfum. Je suis donc tombé dans la marmite des senteurs dès tout petit  ! C’est vraiment une histoire de transmission : à peine savions-nous marcher que notre père nous emmenait sentir les hespéridés, les jasmins, les mimosas…

 

Dans la parfumerie, on utilise 3 000 molécules de synthèse et 1 200 matières naturelles.

 

L’odorat est-il inné ou est-ce un sens qui s’éduque  ?

Les deux ! À de rares exceptions près, nous sommes tous capables d’apprendre à reconnaître les odeurs assez finement. Mais devenir nez est un travail de longue haleine car, dans la parfumerie, on utilise 3 000 molécules de synthèse et 1 200 matières naturelles. Au bout de 40 ans de métier, je dirais que je connais intimement un quart de ce répertoire, au point de pouvoir composer des formules sans avoir besoin de sentir le rendu. Cependant, j’envie les œnologues, qui parviennent à reconnaître un terroir rien qu’à l’odeur !

 

Les goûts en matière d’odeur sont-ils influencés par la culture  ?

Oui, et c’est même l’une des principales contraintes du métier de parfumeur. Quand on lance un grand parfum international, il faut tenir compte des goûts dominants pour que chaque public trouve au moins une facette qui soit familière à sa culture. De plus, les modes évoluent : il y a quelques années, les parfums gourmands – comme Angel, de Thierry Mugler, dont je suis l’auteur – étaient en vogue, mais maintenant, les consommateurs plébiscitent les notes fraîches et lumineuses.

 

Est-ce que le vin peut être une source d’inspiration pour les parfumeurs ?

Dans ma carrière, j’ai déjà été amené à m’inspirer d’un gin et, pour ma propre ligne de parfums Akro, j’ai imaginé un parfum autour du whisky… Mais si je suis un grand amateur de bonnes bouteilles, je dois reconnaître que le nez du vin est particulièrement difficile à reproduire, à l’exception… du Champagne, dont les notes sont beaucoup plus simples à imiter et qui a déjà été une grande source d’inspiration.

©Frank Ganter
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L’ouïe

Et si le plaisir de la musique était une question de chimie ?

Envie irrésistible de danser, serrement de gorge, poils qui se dressent sur les avant-bras… c’est fou, ce que les sons peuvent faire à notre corps  ! Après la vue, l’ouïe serait celui de nos cinq sens qui nous ferait ressentir le plus d’émotions. De fait, l’écoute d’un morceau de musique – ou de sonorités agréables – titille de très nombreux neurotransmetteurs qui déclenchent des réactions chimiques en chaîne, notamment dans les systèmes cérébraux liés à la récompense, à la motivation et au plaisir, qui commandent à leur tour la production de dopamine et d’opiacés naturels.

 

Des études scientifiques révèlent que les musiques tristes contribuent davantage à nous remonter le moral dans les périodes sombres  !

 

Curieusement, il semblerait que les musiques tristes et les musiques gaies aient exactement le même pouvoir et excitent les mêmes circuits neuronaux. C’est d’ailleurs pour cela qu’il nous arrive souvent de nous tourner vers des morceaux qu’on pourrait croire déprimants  : Someone Like You, d’Adele, nous ferait le même effet que Happy, de Pharrell Williams  ! Et peut-être même davantage d’effet si l’on en croit plusieurs études scientifiques menées ces dernières années, qui révèlent que les musiques tristes contribuent davantage à nous remonter le moral dans les périodes sombres  ! Mais attention, ça ne fonctionne pas sur tout le monde.

En effet, 3 à 5  % de la population mondiale souffrirait d’anhédonie musicale, soit l’incapacité à se laisser émouvoir par la musique. Une spécificité qui tiendrait, et c’est logique, à l’absence de connexion entre les régions cérébrales du son et celles liées à la récompense.

 

 

Le goût

Des gâteaux d’émotions…

par Philippe Conticini, Chef pâtissier

 

Comment cherchez-vous à faire naître l’émotion avec vos créations  ?

À mes yeux, l’émotion est ce qu’il y a de plus difficile car elle est éminemment personnelle. Il a donc fallu que je comprenne mes propres émotions pour pouvoir en transmettre les sensations à travers mes recettes. C’est en quelque sorte une psychothérapie pâtissière  ! Parallèlement, j’ai également dû me composer un répertoire d’ingrédients en explorant tout ce que chacun d’eux pouvait m’apporter dans la retranscription de mes idées. Aujourd’hui, tout cela est intégré et je peux concevoir mes gâteaux d’instinct, comme une conversation que je mène avec ceux qui vont les goûter…

Accordez-vous une égale importance aux cinq sens  ?

Je porte un intérêt privilégié au goût. Tout vient du goût, y compris la forme. Ainsi, quand j’ai créé mon paris-brest, il y a quelques années, ma première envie était de proposer une crème au beurre plus légère, mais la matière grasse étant vecteur de goût, il a fallu que je trouve une idée pour maintenir les sensations gustatives… et c’est comme cela que j’ai eu l’idée d’encapsuler une boule de praliné au cœur de la crème mousseline, qui est aujourd’hui la marque de fabrique du gâteau. Je ne suis pas de ceux qui sont obsédés par le visuel ou les textures. Pour moi, ce qui compte, c’est l’harmonie. L’harmonie, c’est universel et c’est indiscutable, un peu comme les maths  !

 

 

 

 

 

 

 

Les ateliers que vous organisez sont-ils un moyen de transmettre vos émotions ?

J’y vois surtout un moyen de transmettre des techniques qui serviront de piste de décollage à l’imagination. Je fais partie de ceux qui aiment livrer leurs recettes et j’invite volontiers les amateurs à les adapter pour y investir leurs propres émotions. La pâtisserie est avant tout un partage  !

 

Philippeconticini.fr

 

Boutiques Gâteaux d’Émotions

  • 37 rue de Varenne, 75007 Paris
  • 6 Chome-10 Ginza, Choo-Ku, Tokyo-To 104-0061

 

 

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