©Olivier Marty/Allary Éditions/2018/CV-CNF

Passions

Charles Pépin, la joie, à la folie

Philosophe, Charles Pépin nous livre sa vision d’un monde ponctué par la joie, où se connecter à l’instant présent est essentiel. Pour en finir avec l’idéalisme futile, les fantasmes et les ruminations stériles. Que la joie demeure !

La joie, est-ce une philosophie de l’action ?
C’est d’abord une attitude de contemplation, de consentement à ce qui est. Cela pourrait être à l’opposé d’une logique d’action. C’est tout le paradoxe, justement : la joie nous donne la capacité d’agir mais à l’origine, elle n’est pas un moteur de l’action. On se nourrit de ce qui est et on s’en contente, ce qui nous donne la force pour agir. Pour changer le monde, il faut avoir une grande force d’acceptation joyeuse ! La joie est la métamorphose d’un consentement, d’une passivité, en une activité.

 

On la compare souvent au bonheur ; est-elle un manque d’ambition ?
Le bonheur est durable, c’est un état. La joie, au contraire, est un jaillissement ponctuel, soudain, parfois brutal, même ; c’est une émotion. Parfois, le bonheur n’est pas possible à atteindre mais la joie n’est pas interdite. C’est comme pour le Champagne : malgré les crises et les difficultés, on peut continuer d’en apprécier une flûte. Il est même aristocratique et chevaleresque, d’affirmer que célébrer la vie est toujours possible, même dans des circonstances moins heureuses.

 

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la joie ?
C’est en fait un constat de mon éditeur à mon sujet : j’ai traversé des difficultés, mais de façon toujours joyeuse. Il m’a dit : ton sujet est là. Je me suis auparavant intéressé à la beauté et à la relation entre philosophie et psychanalyse. Tout cela est finalement assez proche car la joie pleine est offerte par la psychanalyse et Freud, en allemand, signifie joie !

 

Comment cultiver la joie ?
Il faut la chercher dans le réel. Cesser d’espérer un changement et se reconnecter au présent. L’espoir tue la joie et déplace la force de vie. Il faut savoir dire oui à sa situation, l’accepter et l’articuler au présent. Je crois aussi qu’il faut reconsidérer son rapport au corps, au rythme, revenir à des plaisirs sensuels simples comme marcher, faire du sport, boire un verre en terrasse… C’est assez simple, finalement ! La relation aux autres est également importante. Il faut être attentif au réel, pas à l’idée que l’on s’en fait, car l’idée du bonheur dévalorise la réalité vécue. Il faut considérer ce qui est bien dans ce que l’on a, sans minimalisme, ni misérabilisme. Toutes nos petites joies sont traversées par une énergie cosmique ; quand on est dans l’instant, on est présent au monde. Cela signifie que nous existons et que cela aurait pu ne pas être. Nous sommes là ; c’est énorme, d’exister. De nombreux miracles se sont produits pour en arriver là, c’est déjà beaucoup. Dans le peu, on saisit l’immensité.

 

Sommes-nous tous doués pour la joie, à toutes les époques ?
Il existe un invariant de la capacité humaine à la joie : la relation au présent est vraie à toutes les époques. Les obstacles, en revanche, sont variables. Les guerres et les maladies ont laissé la place, dans nos sociétés occidentales, aux réseaux sociaux, au terrorisme. L’envie, la comparaison engendrent des frustrations qui sont autant d’obstacles à la joie. Il ne faut pas idéaliser, mais prendre les décisions nécessaires pour s’ancrer dans le présent. Il y a une vision cosmique de l’existence comme miracle, qu’a bien identifiée Épicure ; comme lui, considérons que tout cela aurait pu ne pas être.

 

L’un de vos derniers ouvrages, Les vertus de l’échec, parle aussi de la joie, d’une certaine manière…
Oui, car on est plus joyeux quand on a connu l’échec. Non pas que je veuille l’encourager, mais plutôt expliquer que les plaisirs simples sont intensifiés par la grâce de l’échec qui nous dépouille de toutes nos quêtes existentielles. La joie est intensifiée, épaissie par nos échecs. Les joies tardives ont une saveur particulière. On doit être lucide sur ces joies qui sont en sursis, menacées, sur le bonheur inaccessible, il faut une limite. L’expérience de l’échec nous prouve que la menace est réelle et que toute joie est fragile : la vraie joie est d’être lucide sur ce qui fâche.

 

Charles Pépin

Philosophe et écrivain, auteur d’une dizaine de romans et d’essais philosophiques traduits dans une vingtaine de pays – Quand la beauté nous sauve (2013), La joie (2015) et Les vertus de l’échec (2016) –, Charles Pépin a consacré son dernier ouvrage à la confiance en soi. Il est également l’auteur de bandes dessinées coréalisées avec le dessinateur Jul : La planète des sagesEncyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (tomes 1 et 2) et Platon la gaffeSurvivre au travail avec les philosophes. Agrégé de philosophie, diplômé d’HEC et de Sciences Po Paris. Il enseigne la philosophie à la Légion d’honneur et assure tous les lundis à Paris un séminaire philosophique au cinéma de l’Odéon. 

 

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