©Martin Konrad

Un certain regard

L’infini de la beauté

Si la question de la beauté demeure en partie un mystère pour l’homme depuis la nuit des temps, sa magie et sa simplicité s’imposent toujours dès lors qu’on la croise. Dans ce dossier, nous avons voulu donner la parole à cinq « professionnels de la beauté » aux profils très différents. Par leur talent, par leur technique, par leur inspiration, tous ont le pouvoir de transcender le matériau du réel pour nous donner à ressentir autrement et à rêver. Portraits croisés.

Zhou Yiyan, artiste céramiste.

Quoi de plus banal qu’un cercle… mais quoi de plus extraordinaire, aussi, que cette forme parfaite qui n’est que recommencement ? C’est le sujet qu’a choisi d’explorer Zhou Yiyan avec force et délicatesse. 

 

Formée en art et design à Shanghai, Zhou Yiyan a ensuite suivi des études de mode à Paris et est devenue styliste. Elle aurait pu passer sa vie à dessiner des vêtements si deux rencontres n’étaient pas venues tout bouleverser. Avec la porcelaine, d’abord, lors d’une immersion à la Manufacture de Sèvres, une matière douce et pure qui la fascine d’emblée. Avec le cercle, ensuite, au détour des pages d’un livre. «  Je suis tombée en arrêt devant une photo représentant de simples cercles de bambou liés l’un à l’autre. J’y ai vu un écho de la culture chinoise, où la symbolique du cercle est très présente. Et j’ai aussitôt eu l’envie irrépressible de créer des cercles en porcelaine.  » Il y aura ensuite beaucoup de tâtonnements, le temps de trouver la bonne porcelaine et surtout le temps de renoncer à la perfection géométrique. «  Cela a été un long cheminement, mais j’ai finalement accepté les irrégularités, les accidents, les torsions et les brisures, inhérents au choix de la technique du modelage, plutôt rare dans le royaume lisse de la porcelaine.  » Cela fait quatre ans que Zhou Yiyan tourne autour du cercle, à l’échelle de l’installation, de la sculpture ou celle, plus intime mais tout aussi émouvante, du bijou.

 

« J’ai finalement accepté les irrégularités, les accidents, les torsions et les brisures, inhérents au choix de la technique du modelage. »

 

D’autres matériaux ont progressivement intégré le répertoire de la jeune femme, comme le laiton, l’argile et surtout le bronze, qu’elle associe à la porcelaine pour un dialogue entre le fort et le gracile, le blanc modeste et le brillant conquérant. Mais à ses yeux, son sujet favori n’a rien perdu de son attrait, enrichi au fil du temps par de nouvelles dimensions symboliques. Car le cercle est bien sûr un recommencement, mais aussi un lien qui nous relie à nos proches et à l’humanité tout entière, par-delà le temps et les distances. Et un havre de paix, à l’abri du bruit du monde et des aspérités de notre société brutale, comme une ronde fragile à laquelle nous serions tous invités à prendre part.

www.zhouyiyan.fr

©Martin Konrad
©Jean-Louis Losi

Gottfried Salzmann, peintre aquarelliste

Depuis cinq décennies, Gottfried Salzmann développe un univers artistique unique, où l’aquarelle apporte sa fluidité et sa sensibilité à un regard photographique attentif aux moindres détails. Son univers de prédilection : les métropoles.

Né en Autriche il y a soixante-seize ans, Gottfried Salzmann est installé à Paris depuis les années 60. C’est également à cette époque-là qu’il a rencontré l’un de ses modes d’expression privilégiés : l’aquarelle. «  C’était à la Tate Gallery et je suis tombé nez à nez avec des tableaux de Turner. J’ai tellement été subjugué, que j’ai voulu essayer l’aquarelle à mon tour.  » Les années qui suivent voient le peintre perfectionner son langage artistique et arpenter les paysages ruraux qu’il se plaît à transfigurer, en explorant toutes les possibilités de l’aquarelle, repasse sur repasse, lavage après lavage, alchimie subtile entre le grain du papier, l’encre et l’eau. En 1983, Gottfried Salzmann est en voyage à New York, à l’occasion d’une exposition qui lui est consacrée, quand il découvre Big Apple vue de très haut. «  Ça a été un choc et j’ai tout de suite essayé de transcrire mes émotions sur la toile. Dans un premier temps, le fruit de ces tentatives m’a semblé éminemment déprimant. Ce n’est que de retour en France que je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose d’intéressant dans ce que j’avais fait à New York…  »

 

« Ce sont les détails, qui font toute la beauté du monde, quand on consent à changer de regard sur le quotidien. »

 

Et depuis, il n’a plus arrêté de peindre des villes, en particulier les métropoles, dont il aime explorer les rythmes et les superpositions de plans en un foisonnement de verticales, d’horizontales et d’obliques qui palpitent dans l’espace. «  Je m’intéresse aussi aux changements de temps qui font jouer les lumières sur les façades des immeubles et aux multitudes de reflets qui brouillent la perception en apportant une certaine fluidité à l’univers minéral. Ce sont des détails, mais ce sont ces détails, qui font toute la beauté du monde, quand on consent à changer de regard sur le quotidien.  » Loin de se contenter d’une seule technique, l’artiste se tourne aussi volontiers vers l’acrylique, la photographie et même le collage pour faire jaillir la poésie des jungles urbaines ou des bords de mer normands, où il passe désormais beaucoup de temps, l’œil aux aguets et le cœur à l’écoute.

www.gottfriedsalzmann.com

Charles Helleu, photographe de natures mortes

Son grand-père était peintre, son père, Directeur Artistique des parfums Chanel… Charles Helleu s’exprime, lui, à travers son objectif. Photographe spécialisé dans les natures mortes, il excelle dans l’art d’insuffler de la magie aux objets du quotidien.

 

Comment définiriez-vous la beauté ?

Pour moi, la beauté est une recherche. Il n’y a que dans la nature où sa vérité explose tout simplement. Le reste du temps, cette quête d’absolu est en perpétuelle évolution.

 

« L’harmonie et la beauté sont des nourritures pour l’âme et l’esprit, et il n’y a rien de plus beau que de pouvoir les partager. »

 

Quel rapport entretenez-vous avec elle ?

C’est une longue histoire, une histoire de famille, d’abord. Mon père et avant lui mon grand-père m’ont transmis, à travers leurs travaux et leur regard, un héritage de beauté. Mon œil s’est éduqué dès l’enfance. C’est devenu ensuite mon travail. C’est la nature morte, qui m’a amené à la photo. Aujourd’hui, j’ai la chance de vivre de ma passion et c’est à mon tour de transmettre ce goût du beau à mes enfants, en les aidant à développer leur capacité à porter un regard différent sur les choses qui les entourent. L’harmonie et la beauté sont des nourritures pour l’âme et l’esprit, et il n’y a rien de plus beau que de pouvoir les partager.

 

Quel est votre processus créatif ? Comment faites-vous pour révéler la beauté des produits que vous devez mettre en scène ?

C’est excitant, de rendre magique un flacon ! Mais je ne travaille pas seul : les créatifs font une partie du travail avec les mots qu’ils posent sur l’objet pour le sublimer. Charge à moi, ensuite, de donner corps à ces mots, avec mon œil, ma technique et ma curiosité toujours  en éveil.

www.charleshelleu.com

 

©Charles Helleu
©Graff/Jennifer Livingston

Graff, Maison de joaillerie

En un peu plus de 50 ans d’existence, ce joaillier anglais a réussi à apposer son nom aux plus beaux et aux plus gros cailloux du monde, qui deviennent entre ses mains des joyaux d’exception. 

Bien sûr, il y a les diamants mirifiques, affichant une pureté incomparable et des quantités de carats affolantes (1 109 exactement, pour un diamant brut baptisé Lesedi La Rona). Bien sûr, il y a le talent des joailliers qui subliment les pierres précieuses en bijoux somptueux. Mais le plus beau, dans la maison Graff, c’est peut-être la maison Graff elle-même ! En effet, l’entreprise anglaise est le fruit d’une aventure humaine hors du commun, lancée en 1960 par Laurence Graff. À l’époque, c’était un tout jeune homme de 22 ans, venu de nulle part, mais qui avait déjà une solide expérience derrière lui, apprenti bijoutier à 15 ans et entrepreneur à 18. Le déclic est venu de la création d’une bague sertie de trente-trois petits diamants, dont d’autres auraient fait trente-trois petites bagues. Vendu en un clin d’œil, ce premier bijou donne des ailes au jeune Laurence, qui n’aura ensuite de cesse de faire naître des pièces toujours plus spectaculaires, mettant en scène de plus en plus de pierres, de plus en plus grosses, de plus en plus parfaites.

 

Depuis toujours, cette capacité à déceler la merveille dans un caillou et à la trans­figurer en joyaux uniques.

 

L’homme a du talent et a ainsi bâti un empire familial qui couvre toute la filière de la joaillerie, de l’achat des pierres au sortir de la mine à la commercialisation dans les boutiques de la marque. Une exception dans un monde d’habitude très cloisonné, où le matériau brut est généralement traité à part par des diamantaires qui n’ont pas d’implication dans le produit fini. Mais le brut, c’est justement ce qui fait la spécificité de Graff depuis toujours, cette capacité à déceler la merveille dans un caillou et à la transfigurer en joyaux uniques, grâce aux savoir-faire et à la passion des équipes, dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celle d’une maison de Champagne… Et c’est sans doute cette approche audacieuse qui a permis au « Roi des diamants » de faire flotter son étendard dans les plus belles avenues du monde entier, à commencer par la très chic rue Saint-Honoré parisienne, qui accueille depuis quelques mois le plus grand écrin Graff du monde. De quoi faire briller la ville lumière d’un éclat supplémentaire…

www.graff.com

Graff – 237, rue Saint-Honoré – 75001 Paris

 

Joël Knafo, galeriste d’art contemporain

L’art urbain est votre univers de prédilection ; pourquoi vous intéressez-vous parti­culière­ment à cet art ?
L’espace public est une source de liberté, ouvrant la possibilité d’un art sans filtre. De fait, les gens qui rencontrent les œuvres des artistes que je représente ne sont pas conditionnés par le cadre d’une galerie. Ce que j’apprécie, c’est que l’art in situ permet de toucher tout le monde, y compris des personnes qui n’ont pas l’habitude d’entrer en contact avec des œuvres, qui se disent que l’art, ce n’est pas pour elles. Côté artistes, l’espace urbain est une formidable source d’inspiration. Les lieux leur offrent un contexte, des aspérités, des surprises, des possibilités de dialogue avec lesquels ils peuvent jouer à loisir.

On dit souvent que l’art contemporain, et plus encore l’art urbain, est fâché avec la beauté. Qu’en pensez-vous ?
Force est de constater que les réactions de rejet demeurent fréquentes.
Mais elles sont épidermiques, liées à l’assimilation de l’intervention artistique
à la dégradation d’un bien commun. Quant à la question de la beauté, elle
ne m’effleure pas : il y a longtemps que l’art s’est dédouané du critère esthétique.

 

« L’espace public est une source de liberté, ouvrant la possibilité d’un art sans filtre. »

 

Comment sont guidés vos choix en matière d’art ?
Ce qui compte avant tout, c’est l’émotion que je peux ressentir et la charge émotionnelle que je peux projeter dans une œuvre que je reçois. Ce n’est pas l’œuvre ni même son sujet, qui doivent être beaux, mais la relation que je tisse avec eux ! Le fait de trouver une œuvre moche est déjà une émotion intéressante. Mais ce qui m’intéresse le plus, dans mon activité, c’est d’aller au-delà de l’émotion pour entrer en intimité avec un artiste et comprendre son œuvre. C’est véritablement là que se joue le métier de galeriste.

www.joelknafo-art.com

Galerie Joël Knafo
182, rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris

©Joël Knafo
ut eleifend fringilla adipiscing venenatis, dolor. tristique at venenatis porta. ipsum