©Alys Thomas

Passions

Lison de Caunes, l’alchimiste de la paille de seigle

Comme le raisin de Champagne, la paille de seigle est une matière première naturelle et humble qui peut être transformée en un produit de luxe à force de patience et de savoir-faire. Lison de Caunes, Maître d’Art en marqueterie de paille, en est la plus éminente spécialiste. Portrait.

«  Je suis née sur la paille !  »Prononcée par Lison de Caunes, la formule est à prendre dans son sens le plus concret. Enfant, elle a passé beaucoup de temps dans l’atelier de son grand-père maternel André Groult. L’homme était un décorateur en vue pendant la période Art Déco, de même qu’un des grands noms de la marqueterie de paille. Cette technique d’ornementation consiste à travailler des brins de seigle en vue de recouvrir meubles ou objets. Dans les années 70, au moment où Lison de Caunes atteint l’âge de choisir un métier, elle n’intéresse plus grand-monde. «  J’avais étudié la reliure, la dorure et l’ébénisterie. J’en suis venue à me pencher sur les objets fabriqués par mon grand-père. C’est en les désossant pour comprendre comment ils avaient été faits que je me suis formée à la marqueterie de paille.  » Lison de Caunes n’en sortira plus. D’abord versée dans la restauration de meubles anciens, elle prend conscience des horizons créatifs ouverts par sa pratique. Une table de salon, une portion de canapé… les tentatives s’accumulent. Jusqu’à ce que la virtuose de la marqueterie de paille se voie commander un décor mural. «  Désormais, je ne travaille plus que sur mesure et sur commande  », explique-t-elle. La parfumerie Guerlain des Champs-Élysées, le concept store Louis Vuitton place Vendôme ou encore l’hôtel Four Seasons à New York font partie des écrins qui abritent les réalisations de Lison de Caunes.

Le beau comme but ultime

Artisan d’art ou artiste ? Interrogée sur la manière dont elle se considère, la marqueteuse de paille rechigne à trancher. «  D’un côté, je me sens affiliée à la grande tradition de l’artisanat français. Je collabore d’ailleurs régulièrement avec des verriers, ferronniers, gaufreurs-graveurs ou laqueurs-doreurs, qui tous disposent d’un savoir-faire irremplaçable. De l’autre, je pars d’une matière naturelle et rustique pour arriver à des objets raffinés et uniques, ce qui est une définition admise du processus de création artistique.  » Une chose est certaine : le temps n’a pas érodé l’amour juvénile que Lison de Caunes porte à son métier. C’est à lui qu’elle doit la patience et l’application nécessaires pour accomplir ses travaux avec les mêmes outils qu’au XIXesiècle – plioir, règle et scalpel, pour l’essentiel. C’est aussi lui qui la pousse à expérimenter en cherchant à associer la paille de seigle avec des matières susceptibles de lui donner une touche contemporaine, comme la feuille d’or, la pierre dure, le verre ou la nacre. Chez la créatrice, le goût de l’innovation va de pair avec la reconnaissance du « beau » comme but ultime de son activité. «  Si on m’avait demandé de faire des choses laides, j’aurais refusé. Le plaisir esthétique, c’est primordial. Pour bien travailler, il faut pouvoir se représenter celui qu’éprouvera le commanditaire en découvrant le résultat final.  »

©Philippe Chancel
©Chez Voltaire

Étonnants jeux de lumière

Si Lison de Caunes a sorti à elle seule sa discipline de l’oubli, elle n’emprunte pas pour autant une voie solitaire. Parmi les autres praticiens de la marqueterie de paille, beaucoup se sont formés auprès d’elle. Son atelier compte aujourd’hui dix collaborateurs qui perpétuent son approche du métier. Dans cet espace blotti au cœur du 6earrondissement parisien règne une ambiance studieuse et concentrée. Presque recueillie… «  Quand il faut, comme cela nous est déjà arrivé, réaliser un dressing de 100 m² en paille droite, une forme de zénitude est requise, s’amuse Lison de Caunes. Mais, à condition d’être attentif aux variations de motifs et de couleurs, on échappe à la lassitude. Pour preuve : mon chef d’atelier est là depuis vingt-quatre ans !  » À regarder autour de soi, on comprend cette inaltérable fidélité. Originalité des créations, finesse de l’exécution, vivacité des coloris, sans oublier les reflets étonnants de la paille, dus à la silice présente dans le sol, que la céréale absorbe en poussant et qui agit comme un vernis… Dans l’atelier de Lison de Caunes, un hymne à la beauté fait entendre sa petite musique. Comment résister à l’ensorcellement ?

 

«  Je pars d’une matière naturelle et rustique pour arriver à des objets raffinés et uniques.  »

 

La paille de seigle, une matière première cultivée avec soin

C’est en Côte-d’Or, en Bourgogne, que Lison de Caunes se fournit en paille de seigle – la même que celle utilisée par les rempailleurs de chaises. Le céréalier auquel elle s’adresse cultive ses plantations à l’ancienne, en laissant les fûts atteindre les dimensions optimales pour la marqueterie : environ deux mètres de haut. Afin d’apporter le maximum de résistance aux tiges, la moisson se déroule avant que les grains ne mûrissent. L’atelier reçoit ensuite la paille sous forme de bottes colorées par trempage dans des bains de teinture. Une fois stockées, elles ne requièrent pas de précautions particulières du fait de leur faible sensibilité à l’humidité et aux variations de température.

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